LE PAYS DE NULLE PART OU LA GEOGRAPHIE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Le pays indéfinissable En observant néanmoins qu’il y a dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de beaux passages en ce genre, Etienne Pivert de Senancour (1770-1846) serait forcé d’en excepter la description la plus importante à d’autres égards que ce livre contienne, celle du Valais ; elle n’a presque rien de caractéristique. Comme Senancour le disait à son entourage, “ Otez les noms ou changez les, vous aurez au besoin une vallée de la Savoie, de l'Oberland ou des Grisons. Enfin ce n’est pas le Valais en particulier, c’est tout au plus la patrie des montagnards “. Jean-Jacques Rousseau avait traversé le Bas-Valais dans sa première jeunesse ; “ J’avais cru qu’il n’avait jamais vu le Haut-Valais “ s’exclame Senancour. Il n’eut d’autre intention, sans doute, que de parler des montagnes. Peut-être eut-il mieux valu éviter de désigner le Valais, mais enfin le lieu précis n’est pas déterminé. Il relève du pays indéfinissable, de la même manière que la puissance du passé n’explique pas à elle seule l’attraction que le pays de Vaud exerce sur Rousseau qui avoue d’ailleurs son impuissance à la définir.
La géographie incertaine Tout en construisant sa géographie et son imaginaire, Etienne Pivert de Senancour conçoit l’inutilité de la description dans Julie ou la Nouvelle Héloïse : la situation “ près du lac “ reste vague. Les noms évoquent plus qu’ils ne cernent. Par exemple, les démonstratifs investissent ce qu’ils désignent d’une intensité qu’ils renoncent à évaluer : le lac devient “ ce lac “, à la fois essentiel et indéfinissable, le pays de Vaud - “ ce pays-là “, unique et mystérieux. On finit par s’interroger : quel lac, quel pays ? Leur situation géographique paraît incertaine.
Le pays de Jean-Jacques Rousseau Ceux-là seuls ont tort peut-être qui sans songer que c’est une peinture vague et qu’il fallait seulement que Saint-Preux allât dans les hautes vallées, veulent puiser des connaissances locales dans une source trop poétique. En tout cas, le Valais – en Suisse – les montagnes du Valais, le pays, c’est bien là-bas qu’Oberman vagabonde à vingt ans ! Le Valais, en Suisse : “ le pays de Jean-Jacques “ ! Le mode d’émergence de formes et idées qui dans leur entrelacs génèrent la géographie et l’imaginaire d’Etienne Pivert de Senancour est fascinant ... et quel épigone !
2. L’ENTRELACS DE L’IMAGINAIRE ET DE LA SOLITUDE
L’écrivain d’un seul roman Essayiste, publiciste, historien, romancier, esprit indépendant proche des Romantiques, ami de Charles Nodier (1780-1844), de Georges Sand (1804-1876) et de Jean-Jacques Rousseau dans les livres parce que son épigone, Etienne Pivert de Senancour est principalement pour l’histoire littéraire l’écrivain d’un seul roman, Oberman. Mais Rousseau n’est-il pas aussi l’auteur d’un seul roman, Julie ou la Nouvelle Héloïse ? Oberman est paru à Paris en 1804 : ce roman a précisément la réputation d’avoir été conçu sous l’influence de Rousseau, tel une imitation de Julie ou la Nouvelle Héloïse, parce que c’est également un roman épistolaire. Il est formé de quatre-vingt-onze lettres que le héros, Oberman, adresse à un ami entre sa vingtième et sa vingt-cinquième année.
Un “ homme des hauteurs “ Rédigé de 1799 à 1801 et publié en 1804, ce roman s'avère de facto être une suite de lettres adressées dix années durant par le narrateur, dont le nom – Oberman – signifie “ homme des hauteurs “ : position idéale pour un point de vue interne ... Ces lettres sont destinées à un ami dont le lecteur ignore le nom. Ce roman de Senancour – en partie parce qu’épistolaire - n’offre pratiquement pas d’intrigue parce qu’Oberman, ce jeune homme solitaire et désabusé, fuit devant l’action ou plus exactement évite de s’immiscer dans un processus narratologique : il s’agit de l’exposer au lecteur en tant que personnage solitaire savamment distancié de tout entourage en action. Ainsi à l’âge de vingt ans, afin de ne pas livrer sa vie à des ennuis intolérables et parce que sa vie réelle d’homme est e lui-même, il refuse ce que lui proposait sa famille et s’expatrie en Suisse. Or cela n’est autre que “ le Pays de Jean-Jacques “ où il a passé l’été à vagabonder dans les montagnes du Valais.
Un destin solitaire Expliquant les raisons de son départ, Oberman analyse ensuite son inadaptation à la société de son époque (an I). Des affaires l’appellent à Paris mais cette capitale l’ennuie. A la belle saison il se réfugie dans la forêt de Fontainebleau. Viennent les aventures avec Madame Del (ans II et III). Ses promenades et ses rêveries, ses réflexions sur la vanité de la vie et l’impossibilité du bonheur font la matière de ses lettres : une longue crise assaille le héros au cours des ans IV et V. Un moment, il croit retrouver l’équilibre (ans VI et VII) : un héritage permet à Oberman de retourner en Suisse tel un individu aisé. Toutefois il doit continuer d’assumer son destin solitaire. C’est bel et bien toujours seul et porteur du regret d’un amour contrarié qu’il s’apprête à écrire, en homme qui ne prétend pas vivre mais seulement s’affirmer en observateur de la vie devant soi.
3. LA GEOGRAPHIE DE L’IMAGINAIRE DE SENANCOUR
Une géographie de l’Imaginaire Pour rester lui-même, Oberman tente d’échapper aux conditions matérielles de la vie : non point comme Henri Bernardin de Saint-Pierre en s’évadant vers des pays lointains mais d’une autre façon qui consiste à transcender l’espace et le temps pour accéder à l’éternité. Ainsi semble s’esquisser la véritable géographie ou l’imaginaire d’Etienne Pivert de Senancour par le truchement de son Oberman: un univers au-delà du Réel et hors du temps. En ce sens, comme Rousseau qui se dédouble en Saint-Preux dans La Nouvelle Héloïse, Senancour paraît se dédoubler en Oberman : le héros romantique n’est que sa propre image, celle de celui qui construit inlassablement sa géographie et son imaginaire à partir du pays de nulle part, du “ pays de Jean-Jacques “.
Aux confins de l’autobiographie Oberman est certes un roman mais bien davantage un roman autobiographique d’introspection psychologique à l’instar des Confessions de Rousseau. De la même manière, la confrontation des sentiments et des spectacles naturels y tient une place importante. A cet égard, dans un texte intitulé Du style dans les descriptions écrit pour le Mercure de France en septembre 1811, Senancour traite de quelques textes descriptifs de grands écrivains : Bernardin de Saint-Pierre, Buffon, Chateaubriand ou Rousseau. Il revient précisément dans son texte sur le thème littéraire de la description dont il dénonce certains clichés. Et alors Sainte-Beuve de qualifier Senancour de “ grand paysagiste triste “ : l’auteur d’Oberman nourrit sa mémoire de ces mots qui peignent avec profondeur la physionomie des lieux. Cet écrivain français né à Paris en 1770 et mort à Saint-Cloud en 1846 avait à l’image de Rousseau le don de décrire les grands jardins romantiques de la fin du XVIII° Siècle à l’instar de celui d’Ermenonville dans le département de l’Oise, ce sur le territoire français.
Senancour d’abord, épigone après Dans le Mercure de France en septembre 1811, Senancour publie un article consacré au style dans les descriptions : “ Sur les campagnes éclairées encore par le soleil couchant, une sorte de tristesse, amie du repos, étend déjà ses ombres, mais les couleurs de la jeunesse ou du printemps, la vivacité de l’espérance et toute la force de la vie animeront le lever du soleil. Un peu séduit, je pense, par le nom de Rousseau, on a cité comme une sorte de modèle un passage de l’Emile sur l’aurore (au livre III) ; on y trouve de la fraîcheur et une teinte convenable au sujet. C’est beaucoup sans doute, d’autant plus qu’en cet endroit, il n’est pas probable que Rousseau ait mis beaucoup d’importance à peindre le lever du soleil ; mais quand on veut admirer l’auteur de l’Emile, ce n’est pas au petit nombre de descriptions contenues dans ses ouvrages, qu’il convient de s’arrêter particulièrement. “ Donc, si on a enfin pu trouver un épigone qui aurait pu être l’ami de Rousseau en la personne d’Etienne Pivert de Senancour, on doit quand même y mettre le holà.
Copyright Serge-René Fuchet & Nouvelle Lecture Française, 2026